Le devisement du monde

Après le Japon, me voilà dans un nouveau territoire à explorer: Marseille... Mais que les amateurs d'érotismes ne soient pas inquiets, je continuerai à parler de fesse!

16 septembre 2008

INTERVIEW

Il y a deux semaines je laissais circuler un exemplaire de Tokyo Rhapsodie pendant une fête, mais je ne pensais pas que je me retrouverai à répondre aux questions écrites de lecteurs, sous la baguette d'une bibliothécaire amusée. Voici le résultat de cette "interview".


 

  • Le livre…

Pourquoi avoir choisi la littérature de genre pour débuter, qui plus est un genre plutôt confidentiel ? (quoique d’après la librairie Decitre, tes lecteurs sont aussi ceux des deniers Marc Levy et Anna Gavalda…)

Ce que j’ai voulu, c’est écrire un livre sur le Japon. Le fait est que c’est en lisant un roman d’Esparbec traitant de tout autre chose que j’ai réalisé que l’érotisme était l’une des clés permettant de comprendre ce pays. De là mon choix d’utiliser les codes de la littérature érotique pour construire mon roman.

 

Est-ce que ton roman est une étude sociologique déguisée sur le Japon contemporain ou un véritable roman érotique ?

Je ne suis pas sociologue, mais oui, mon livre est bien informé. J’ai fait beaucoup de recherches avant et pendant la rédaction, et j’ai aussi prêté une oreille attentive à tout ce que la communauté des expatriés de Tokyo avait à raconter sur le sujet. De cette masse d’informations, j’ai fait un roman. On pourrait faire un parallèle avec Stupeur et tremblements d’Amélie Nothomb : son livre est très vrai, mais les situations décrites ne sont pas réalistes.

 

Quelles sont les stratégies promotionnelles d’un éditeur spécialisé comme La Musardine ? Comment se fait la diffusion (articles dans la presse ? présence lors de salons ? dédicaces…) ?

Chaque collection de la Musardine a sa propre stratégie : on ne vend pas des guides sexuels (la collection Osez...), comme des classiques de la littérature (Sade, Ovide...) ni comme des romans contemporains. En ce qui me concerne, la Musardine a parié sur la rentrée littéraire et sur le fait que ce soit un premier roman. Maintenant il est vrai que l’on se heurte aujourd’hui encore à des réticences en matière de littérature érotique, le genre peine à sortir du ghetto.

D’un point de vue pratique, la Musardine est distribuée partout en France et sur le net via, entre autre, Amazon.fr. L’éditeur possède aussi sa propre librairie à Paris, rue du Chemin Vert, et un site web.

Le service de presse s’occupe de la promotion auprès des journalistes, c’est lui qui envoie des dossiers et des exemplaires et qui essaie de communiquer autour des auteurs. Je suis par exemple invité à une soirée sur le thème de l’érotisme au Japon qui aura lieu le 29 septembre au Balajo. Il y aura une lecture d’extraits où ont été conviés des journalistes.

Pour ce qui est des dédicaces, je sais que la librairie de la Musardine prépare quelque chose pour octobre, et je suis impatient de rencontrer mes lecteurs !

 

  • L’auteur…

Penses-tu que l’auteur se confonde avec l’homme ou, comme Amélie Nothomb (sur France Inter le 4 septembre), que l’écrivain est un imposteur ?

Le fait d’avoir choisi d’écrire sous pseudonyme trahit peut-être une différenciation entre l’homme et l’auteur. Mais si nous devons nous pencher sur le problème de l’identité, allons plus loin : ce qui fait « moi », qui me définit le mieux en quelque sorte, ce n’est pas le nom sur ma carte d’identité, ni la profession que j’inscris sur les formulaires de l’administration. L’auteur Antoine Misseau est un aspect de moi, ni plus ni moins mensonger que le reste des éléments sensés me définir et qui ne sont au fond que des conventions sociales.

 

Elle a aussi cette expression que je trouve très jolie pour décrire l’écriture « se mettre en vacances de soi-même ». Qu’en penses-tu ?

Oui, on pourrait citer Flaubert « Madame Bovary, c’est moi ! ». L’écriture me donne accès à ce que Eckart Tolle appelle « le moment présent », un temps où l’on se retrouve en totale adéquation avec son environnement et où le mental se tait pour laisser place à la créativité. Tokyo Rhapsodie, c’est moi !

 

Pourquoi utiliser un pseudo ?

Il y a plusieurs raisons. La première, c’est que je voulais un alter-ego écrivain pas trop envahissant : je ne suis Antoine que pour la littérature. Ensuite, mon nom est très classique, et Misseau a plus de punch. Enfin ce jeu sur mon identité m’amuse terriblement.

 

Combien de temps as-tu mis pour écrire ce roman ?

La trame est venue très vite, mais les recherches ensuite ont pris plusieurs mois. Du point de vue de la rédaction pure, je dirais six mois, plus encore six mois de corrections et de relectures par différentes personnes, soit un an à quoi s’ajoute le travail avec l’éditeur.

 

Comment perçois-tu les critiques des lecteurs, surtout ceux qui n’ont pas (encore) lu le roman ?

Jusqu’à présent on a surtout témoigné de l’intérêt pour mon livre : un roman où l’auteur essaie de décoder l’érotisme japonais contemporain, qu’il soit vu par les Occidentaux ou par les Japonais eux-même, voilà un sacré programme !
Quand aux critiques des lecteurs, je les accepte de bon cœur. Il ne faut pas oublier que j’ai construit ce livre grâce à elles. Les premières critiques, au stade de l’écriture, ont bouleversé mon texte à tous les niveaux : trame narrative (en particulier l’introduction), style, diminution du nombre des personnages, corrections d’erreurs culturelles. C’est par la critique que je progresse.

 

Quelles sont tes références littéraires ?

J’aurais beaucoup de mal à les nommer car ce serait faire l’historique de mes lectures depuis l’enfance. Il y a cependant quelques clés, et en particulier le Voyage au bout de la nuit de Céline qui est à la source de mon envie d’écrire pour les autres. C’est en le lisant que j’ai compris que dans un livre, on peut s’affranchir de l’académisme en matière de style, que ce qui compte c’est qu’on ait une histoire à raconter et les mots pour le faire.

Comme je l’ai dit plus haut, c’est la lecture d’Esparbec qui m’a donné l’idée de rédiger Tokyo Rhapsodie, et mon texte lui doit beaucoup en matière de structure. Il m’a également montré ce que pouvait être un roman érotique moderne, car mes références en la matière (Sade, Histoire d’O...) dataient un peu.

 

As-tu d’autres projets en vue ?

Oui, j’ai trois « chantiers » importants. Le premier est un roman policier, une histoire de yakuza à Tokyo, avec quelques touches de fantastique. Le deuxième est une série de nouvelles que j’ai écrites au Japon et que je dois retravailler. Enfin j’ai un projet BD, le scénario et les croquis sont prêts et je suis à la recherche d’un dessinateur pour matérialiser tout ça. J’ai aussi un projet de texte jeunesse, mais si j’arrive à le publier, ce sera certainement sous un autre nom...

 

  • La littérature…

La littérature est-elle libre de tout raconter ? Que penses-tu de la morale et de la censure (question d’autant plus pertinente si tu te lances un jour dans la « littérature pour ado », puisqu’il y a une loi à mentionner _ou pas) ?

En France la liberté en matière de littérature érotique est très grande, et les problèmes de censure n’interviennent en général que pour protéger l’honneur de personnes citées, ou en cas d’adaptation cinématographique. Ce qui s’est passé pour Baise-moi est parlant : le livre s’est vendu sans problème, mais le film n’a pu être distribué que dans les salles X.
Rappelons aussi que de plus en plus la censure n’est pas le fait de l’Etat, mais vient de recours en justice par des associations. Les zones dangereuses sont de fait restreintes, mais claires : la religion, la pédophilie. Reste à savoir si l’art doit être assujetti : Lolita est un livre magnifique, mais pourrait-on le publier de nos jours ?

 

La littérature érotique est-elle l’expression de fantasmes ou une provocation ? (ou autre chose !)

Je séparerais les œuvres érotiques en trois catégories : les pulsionnelles, les littéraires et les journaux. Je m’explique : si vous prenez Sade, sa Justine est de l’ordre de la pulsion. L’auteur, emprisonné, se cherche un espace de liberté. On peut l’opposer à La philosophie dans le boudoir : la langue est mieux travaillée, les scènes érotiques viennent appuyer le texte au lieu de se suivre dans une pantomime masturbatoire. Ce n’est pas un hasard si ce texte a été rédigé pendant un des (rares) moments où le divin marquis n’était pas en prison.

Les journaux intimes tiennent une place à part : La vie sexuelle de Catherine M. ou encore Ma vie secrète sont des œuvres où, me semble-t-il, la démarche d’auto-analyse est primordiale. Comme dans les textes pulsionnels on les écrit d’abord pour soi, mais avec un souci de justesse qui exige un travail proprement littéraire.

Dans tous les cas, la provocation fait partie intégrante du processus : le sexe choque parce qu’il est du domaine du privé et que l’exposer, que se soit visuellement ou dans un livre, c’est une transgression.

 

Que penses-tu de la littérature japonaise contemporaine ? Et française ?

Concernant la littérature japonaise, les éditions Picquier ont fait un très beau travail de traduction qui nous permet aujourd’hui de lire en français Murakami Ryu ou Miyabe Miyuki. J’ai également un faible pour l’auteur des Gens de la rue des rêves, Miyamoto Teru.

Pour ce qui est de la littérature occidentale contemporaine, les six ans passés loin de la France ont été des années de lectures plutôt classiques : Proust, Gide, Maupassant... En matière d’auteurs contemporains, il me semble difficile de juger « en masse ». Je trouve les premiers Nothomb intéressants, il m’arrive d’offrir 99 francs de Beigbeder aux copains qui ne l’ont pas lu, et je retrouve toujours avec beaucoup de plaisir l’œuvre de Pennac.

Posté par antoinemisseau à 09:56 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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