Un journaliste de ce magazine tout neuf m'a contacté pour répondre à quelques questions sur l'érotisme et le Japon...

Vous êtes l’auteur de Tokyo Rhapsodie où vous montrez une capitale japonaise aux contours sexuels plus que débridés ! Vous avez vécu 6 ans au Japon. Est-ce un Japon fantasmé de la part des français qui y vivent ou bien entre-t-on dans l'univers érotique des Japonais eux-mêmes ?

Je voulais écrire, et décrire, un Japon cru et violent, et pour cela le genre romanesque s’est imposé. J’ai commencé par travailler sur des archétypes, ceux qui effectivement correspondent aux phantasmes des Français (la geisha, la petite amie à la mine de poupée et en apparence si soumise) ou des Japonais (les lycéennes en uniforme). Concernant les pratiques décrites, ce sont celles qui peuplent les pages des mangas érotiques : bondage, triolisme, bukkake… La structure même du roman renvoie d’ailleurs à la bande dessinée nippone : il s’agit de saynètes courtes avec une force évocatrice extrêmement graphique.

Qu’est-ce qu’un ou une Française peut apprendre de la sexualité japonaise par rapport à sa culture occidentale ?

Ce que l’on apprend au contact d’une société si différente, c’est avant tout à se connaître mieux soi-même. Ce qui provoque chez nous choc, dégoût ou colère, est en fait la clé d’une leçon importante : il n’y a pas de péché. Cela peut sembler évident, mais il a fallu que je parcoure 10 000 kilomètres pour en voir la mise en pratique. Au Japon, pays peu touché par le christianisme, le corps et le plaisir ne sont pas sales. Il appartiennent à la sphère du privé, on ne criera donc pas sur les toits qu’on pratique le bondage ou l’échangisme, mais en même temps le sexe n’est entaché d’aucune culpabilité. Il existe, point.

Quand on parle d'érotisme et de pratiques "made in Japan" on évoque souvent le bondage (shibari/kinbaku), il y a d'ailleurs une scène très forte dans votre livre qui l'illustre...

Il faut bien voir que le shibari tel qu’on le voit par exemple dans les mangas ou dans les films répond à plusieurs exigences. Tout d’abord il s’agit d’un art qui s’appuie sur une tradition ancienne, ligotage et suspension faisaient partie de l’attirail judiciaire permettant d’obtenir des aveux de la part des suspects, et qui a un objectif esthétique. Pour ceux qui s’adonnent à cette pratique, la quête va au-delà de l’excitation sexuelle : ce que l’on cherche à faire en liant et en suspendant son partenaire, c’est obtenir une vision de son vrai visage. On lui arrache le masque fait de politesses et de convenances, pour le mettre véritablement à nu.
J’ai essayé de combiner ces éléments pour forger une scène à la fois esthétique et cruelle : d’un côté le maître explique le sens de ses œuvres et en même temps on a affaire non pas à des tableaux mais à des êtres vivants, qui plus est en état de souffrance.

Beaucoup de stimulants sexuels dans votre livre aussi, des aphrodisiaques et divers filtres... Est-ce aussi courant au japon? Pour les hommes, pour les femmes?

Eh oui, le Japon est le paradis du gadget et la sexualité n’est pas une exception. On y vend par exemple des ona holes, ou vagins jetables : il s’agit de canette à usage unique pour masturbation masculine. Certaines sont décorées de personnages de manga pour parfaire l’illusion…
Concernant la drogue décrite dans mon livre, il s’agit plutôt de travailler sur le ressort de l’abandon de la volonté, sur un jeu de contrainte et de violence qui peut paraître malsain mais qui fait partie intégrante de l’érotisme japonais. L’homme, pour être rassuré dans sa virilité, recherchera une femme-enfant peut expérimentée, ou quelqu’un jouant ce personnage. D’où cette tendance qu’ont les filles à jouer les saintes nitouches en disant yada ou dame (non, non !) non pas pour repousser le garçon, mais pour le conforter dans son rôle de dominant.

Vous êtes à nouveau en France, est-ce que les tabous en France et au Japon sont les mêmes ?

Disons qu’en France on parle beaucoup de sexe mais on ne fait souvent pas grand chose, au Japon c’est le contraire.

Deux protagonistes de cette fiction sont français. L’un y est depuis peu et découvre les dessous de Tokyo, l’autre y est depuis pas mal de temps et a pris certaines distances. Dans ce livre quel est leur regard leur appréhension de la vie sexuelle au contact des japonaises ?

Ces deux personnages pourraient être la même personne à cinq ou dix ans d’intervalle. Pour un garçon débarquant au Japon, l’impression de devenir un sexe-symbole est très grisante. Et puis avec le temps viennent les désillusions. Dans un pays machiste comme le Japon, les filles ont appris à être manipulatrices et le bourreau des cœurs se retrouve pieds et poings liés à sa « conquête ». Ou alors après avoir multiplié les aventures trop faciles et sans lendemain le garçon commence à se demander ce que cherchent vraiment les filles qui sortent, et couchent, si facilement avec lui. N’est-il pas en fait qu’un « petit copain gaijin » juste bon à rendre jalouses les copines et faire bien sur les photos ?

Vous avez ainsi des personnages féminins très contrastés  de différentes générations, des très jeunes femmes à des femmes plus mûres ? Entre la réalité et fiction quelle est votre perception des femmes japonaises par rapport à la sexualité ?

Le Japon moderne est un pays machiste : aujourd’hui encore des femmes doivent choisir entre mener une carrière et créer un foyer. On attend d’une employée de bureau qu’elle quitte son travail au premier enfant pour devenir femme au foyer. L’homme au contraire doit apporter la sécurité, à commencer par la sécurité financière. Il part tôt le matin, travaille longtemps, et passe souvent la soirée entre collègues ou avec des clients pour rentrer le soir après onze heures et recommencer la même chose le lendemain. Résultat, les couples vivent en parallèle, en étrangers, et la sexualité en pâtit. Reste alors le phantasme, en film ou sur papier glacé, et les étreintes tarifées qui peuvent être d’une incroyable variété.

Les estampes japonaises aux vertus aphrodisiaques, l'art du bain, le rapport eau-corps rituels font ils partie de l'univers de la sensualité du plaisir de l'érotisme japonais?  Est-ce un ingrédient de l'érotisme japonais ?

Les estampes d’autrefois remplissaient le rôle qu’ont maintenant les manga : ils illustrent les phantasmes, parlent d’un monde essentiellement urbain, frustré et en même temps libéré de beaucoup de tabous d’où une violence exacerbée. Les monstres y sont légions, et sont souvent pervers. Tentacules, poulpes, les créatures marines agressent les femmes, fouillent les entrecuisses dans un bruit humide.
L’eau a d’ailleurs une signification érotique: c’est dans l’eau que les Dieux trempent la lance pour donner naissance au Japon. L’orgasme est souvent manifesté par une vague, et les corps faisant l’amour se couvre de sueur, de sécrétion. Bref l’eau est un élément qui génère vie et plaisir, mais qui est en même temps vaguement sale...

Qu’est-ce que les japonais pourraient apprendre des mœurs et pratiques sexuelles françaises, ou même occidentales ?

Les Japonais n'ont pas attendu pour se faire une culture en la matière : dès l'ouverture du pays sous l'ère Meiji, des anciens samurai sont envoyés en occident pour étudier les techniques, et au cours de leurs séjours ils n'oublient pas de visiter nos maisons closes... La mode de la culotte se répand après un incendie à Ginza où des dizaines de femmes en kimono refusèrent de sauter de l'immeuble où elles étaient coincées par peur de montrer leurs dessous, ou plutôt leur absence, aux sauveteurs... Bref, le Japon, toujours curieux de modernité, a été très vite au fait de nos pratiques. Les différences ne sont peut-être pas tant à chercher dans les actes, que dans le sens qu'on y attache. Un exemple parmi d'autres : au Japon, embrasser sur la bouche, ou plus exactement sucer la langue de son partenaire, est un préliminaire sexuel, et non une marque de tendresse. J'ai ainsi vu dans des sex-shop de Tokyo des DVDs où des couples ne font rien d'autre que s'embrasser en public. La caméra alterne entre les gros plans sur le couple et des vues plus larges sur la rue pour montrer les réactions des passants.

Votre prochain roman  sera un thriller sur les Yakuza. Vous abandonnez le terrain de l’érotisme ou bien sera-t-il encore l’un des éléments du roman ? Est-ce incontournable quand on écrit une histoire qui a lieu au Japon ?

Mon texte est encore à l'état d'ébauche donc j'aurai beaucoup de mal à en parler... Disons que je cherche à faire de Tokyo un personnage à part entière en utilisant pour cela des éclairages différents. Il ne s'agit pas de « plaquer » de l'érotisme, comme on change des noms de personnages pour les rendre exotiques, mais de rendre compte d'une réalité. Est-ce qu'il y aura du sexe dans mes pages ? Oui, si cela est nécessaire à la narration...